The Fund
Le Fund
Members and Curators
The Artists

Le Fund

Le 1er mai 1999, Vanessa Branson et Prue O'Day réunirent quinze âmes sœurs prêtes à investir dans une collection d'art contemporain qui refléterait l'époque vécue. C'est ainsi que le Wonderful Fund vit le jour. Les œuvres appartenant collectivement aux membres du Fund devaient être achetées par Branson et O'Day. Au cours des cinq années suivantes, ces dernières se rendirent dans des studios d'artistes, des galeries d'art, à des expositions d'œuvres d'étudiants de licence et à des salons artistiques en Grande-Bretagne, en Amérique et en Europe, à la recherche d'un éventail d'œuvres aussi vaste que possible. Bien informées du fait de leur longue expérience du monde de l'art contemporain, Branson et O'Day n'ont pas honte de reconnaître qu'elles ont choisi les œuvres selon des critères tout à fait subjectifs: en fonction de leur qualité, de leur convenance parfaite ou tout simplement de leur capacité à provoquer un frisson analogue à la célèbre sensation « de vent froid m'effleurant la tempe » éprouvée par André Breton, figure de proue du mouvement surréaliste.

Depuis ces débuts spontanés, la collection s'est agrandie pour rassembler aujourd'hui des œuvres offrant une riche variété de techniques, réalisées par plus de soixante artistes de tous âges. Certaines proviennent directement d'expositions d'œuvres d'étudiants, d'autres ont été achetées à des artistes déjà bien en place, qu'il s'agisse des œuvres photographiques de Tracey Emin et de Wolfgang Tillmans, artistes vivant en Grande-Bretagne, ou des sculptures en bronze du Sud-africain, William Kentridge. Les deux photographies, drôles et attendrissantes, de John Coplans, aujourd'hui décédé, dans lesquelles les doigts de l'artiste ont été substitués de manière tragicomique à ses jambes et à ses bras furent achetées lorsque le vétéran américain et rédacteur en chef du magazine Artforum avait plus de 80 ans.

La collection du Wonderful Fund atteste très clairement d'un grand nombre des préoccupations majeures, qu'elles soient d'ordre artistique, social ou politique, ayant prédominé les cinq premières années du nouveau millénaire. Par exemple, en raison de son titre, on est tenté de considérer International, œuvrede l'artiste anglais Phillip Allen, comme étant non seulement une répétition extrêmement abstraite d'effets stylistiques de peinture, mais aussi une observation tant sur l'incertitude que sur la diversité des nations, avec ses rangées de carrés de couleurs vives partant d'un point central tels des rayons qui semblent simultanément converger et se disperser. L'acuité formelle s'unit également à l'observation culturelle dans la photographie par Candida Höfer du Frey-Grynaeisches Institut à Bâle, dont la composition est exquise. Le globe antique, placé au centre de pièces apparemment sans fin et pleines de rangées classées de livres, symbolise l'obsession immémoriale de la connaissance tout en faisant un clin d'œil historique d'une ironie désabusée à l'excès actuel d'informations.

Le portrait officiel de George W. Bush disponible gratuitement auprès de la Maison Blanche suspendu à l'envers de l'artiste américain Jonathan Horowitz délivre un message politique plus manifeste. Il s'agit d'un geste grossier de la part de cet artiste qui s'y connaît dans les médias et qui se spécialise dans les installations vidéo remettant en question la mainmise des médias populaires sur nos expériences et notre mémoire. Mais on ne s'en tient pas ici à une démystification brutale de l'orgueil présidentiel - et national; en retournant le Président et son drapeau, Horowitz souligne aussi que, malgré leurs origines politiques radicalement opposées, les idéologies libérale et conservatrice ont toutes deux été irrévocablement renversées par les événements de 2001. En revanche, Pièce 1, œuvre du photographe natif de Belfast, Paul Seawright, commandée par l'Imperial War Museum de Londres à la suite des événements du 11/9 et de la guerre en Afghanistan, jette un regard subtile et troublant sur la destruction causée par les conflits. Un lieu de refuge et de sécurité a été perforé par des balles, mais la lumière blanche éblouissante qui pénètre par la fenêtre béante et la fissure dans le plafond verse un baume esthétique calmant, qui transforme cette scène de dévastation en une composition subtile de lumière, d'ombre, de surface et de volume.

Des images de catastrophes et de destruction apparaissent dans de nombreuses œuvres du Wonderful Fund, mais leurs messages restent résolument mitigés. Le peintre allemand, Dirk Skreber, imprègne une voiture verte, à la verticale, déchiquetée et emboutie dans une glissière de sécurité, de la grâce solennelle d'une déposition. Dans cette représentation froide d'une catastrophe, la peinture et non pas l'événement occupe le devant de la scène, les coups de pinceaux voluptueux transformant le métal sévèrement tordu en des plis charnus velouteux se détachant sur un fond sobre où quelques traînées, dégoulinures et éclaboussures suggèrent un panorama urbain lointain. À la fois une violence extrême et une tendre réparation sont exprimées dans l'arrangement méticuleux de pièces fracassées de modèle réduit de voiture par l'artiste américain Glenn Kaino. Chaque fragment, recréé avec amour en Plexiglas transparent et en résine jaune, a été fixé ensuite avec une épingle tel un spécimen scientifique et conservé comme un objet votif dans une vitrine virginale accrochée au mur.

Une destruction d'un type plus hédoniste est suggérée par la sculpture frappante de David Burrows qui représente un gigantesque déversement, avec des morceaux de polyéthylène découpés multicolores disposés comme s'ils avaient été aspergés sur un mur. Parmi ce fouillis soigneusement assemblé, on lit en lettre bancales L'esprit est une fête après la fête. Sommes-nous témoins d'une scène terrifiante ou désopilante? S'agit-il des conséquences fâcheuses d'amusements inoffensifs, ou bien les choses ont-elles mal tourné? La possibilité pour tout jeu innocent de finir tragiquement est exprimée avec plus de réserve mais d'une manière tout aussi évocatrice dans une petite peinture sinistre de Marcel Dzama, né au Canada. Dans un paysage désert et aride, trois petites filles vêtues de robes noires identiques et portant des chaussettes hautes braquent chacune un fusil sur une des leurs, tandis qu'une cinquième fillette en est témoin (ou fait le gué) du haut d'une colline voisine. Rappelant les armées vengeresses de «Vivian girls» (dépeintes comme faisant subir des représailles épiques et souvent sanglantes à des adultes répressifs) de l'artiste marginal Henry Darger, les fillettes impassibles de Dzama, semblables à des poupées, sont emprisonnées de la même façon dans un univers parallèle où les codes de bonne conduite traditionnels ne sont plus valables.

Le sentiment fondamental d'insécurité qui semble imprégner profondément chaque élément de l'existence contemporaine, ou presque, a conduit un vaste éventail d'artistes à explorer la question d'identité de manières toujours plus variées. On a un peu l'impression qu'à notre époque mouvementée les gens ont un besoin accru de redécouvrir qui ils sont. Toutefois, que les artistes utilisent leur propre image, comme dans l'autoportrait provocant, amusant, mais aussi fragile, de Sarah Lucas, où elle tient l'une de ses photos «masculines» suggestives et amusantes, tout en se cachant en même temps derrière ; ou qu'ils utilisent l'image d'autres personnes, comme dans les dessins romantiques délicats au crayon du duo artistique autrichien Muntean|Rosenblum représentant des jeunes gens introspectifs et pourtant tout à fait modernes et élégants, il ne s'agit jamais d'une seule interprétation ou d'une seule prise de position, mais toujours de multiples points de vue muables.

Dans son vase ornemental Nous trois, orné de transferts photographiques de sa fille, de lui-même écolier et d'un travesti, son alter ego Clare, Grayson Perry explore les éléments - biologiques, culturels, sexuels - changeants et se chevauchant qui se fondent avec notre sens du moi. Cette notion, selon laquelle notre identité est tout autant «construite» que génétique, est commune aussi aux portraits générés par ordinateur de Julian Opie. Dans ses images de Bernard, écolier ou Christine, directrice de galerie, il accorde une importante toute aussi grande, sinon plus, aux aspects naturels de notre apparence, soulignant le fait que l'individualité repose tout autant sur le choix de sa coiffure ou de ses lunettes que sur des facteurs comme la forme de ses yeux ou le contour de son visage. Le fait que nous pouvons tous faire étalage de personnages extrêmement différents - et nous le faisons souvent - est mis en évidence dans la vidéo Robbie Fraser de l'artiste écossais, Kenny Macleod. Inspirées d'une philosophie de l'absurde qui s'intensifie, digne de Samuel Beckett, ses affirmations à la première personne concernant le héros éponyme de l'œuvre se contredisent d'une manière flagrante, ce qui amuse et aliène à part égale le spectateur.

Pour bien des artistes contemporains, créer des œuvres d'art et y réagir c'est un peu comme raconter des histoires - ou les raconter à moitié - et la collection du Wonderful Fund regorge d'allusions, de récits entrecoupés et d'histoires implicites. Anne Chu, née de parents chinois et vivant à New York, exploite tout un ensemble de références s'étendant de la Chine antique à l'Europe médiévale, afin de déconcerter le spectateur et de souligner tant les qualités abstraites que représentatives de son œuvre. Son Jeune marié debout basé sur un personnage de la dynastie Tang, ressemble de manière troublante à une marionnette de fête foraine ou, plus sinistrement, à un personnage lynché. La qualité même du maniement des techniques de peinture par Chantal Joffe anime la rangée énigmatique de jeunes enfants qui, de cet immense tableau, fixent le spectateur de manière déconcertante, vêtus uniquement de leurs sous-vêtements. Par ailleurs, des deux tirages Balle rose d'Annika Larsson, extraits de sa vidéo du même nom, émane un malaise tendant vers le voyeurisme suscité par sa conception de cet homme nu prostré, qui est rendu à la fois ridicule et extrêmement vulnérable par le regard de l'artiste - et celui du spectateur.

Le spectateur est sans cesse interpellé et séduit : chacun voit le visage de ses footballeurs préférés dans l'équipe de foot anonyme de Vik Muniz. Par ailleurs, le fait que les dessins de Keith Tyson ne reflètent pas le processus intellectuel de l'artiste, mais qu'ils ont été produits grâce à la «Artmachine» de Tyson, un système complexe inventé par l'artiste pour produire des propositions détaillées d'œuvres d'art, ne les rend que plus intrigants. En effet, si les artistes représentés dans le Wonderful Fund partagent une caractéristique, c'est bien leur aptitude commune à toucher la corde sensible d'un public diversifié d'une manière souvent poétique, parfois provocatrice , quelquefois drôle et souvent avec profondeur. Non seulement cette collection reflète l'époque au cours de laquelle elle a été rassemblée, mais elle la transcende également - un exploit notable.

Louisa Buck